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Châles

Le mouchoir.
Le mouchoir a toujours joué un rôle social. On en connaît l’importance dans le jeu de séduction, mais on connaît moins son utilisation militaire… Au XIXe siècle, les soldats français appelés à défendre la nation sont en partie analphabètes. À Rouen, une région où se fabriquent depuis 1850 des mouchoirs ornés de "connaissances utiles" façon Almanach Vermot, on décide de concevoir en 1874 le premier mouchoir éducatif. Ce principe sera rapidement adopté par tous les Empires. Au début de la Première Guerre mondiale, les motifs imprimés sur le mouchoir de cou changent et prennent une inspiration militaire… même au cou des femmes ! À partir de 1937, les mouchoirs de cou dans l’armée sont remplacés par des manuels d'instruction. C’est à cette même date que la marque Hermès sort son premier carré de soie. Ainsi naît l'archétype du "carré" Hermès, symbole de prestige et de luxe.¹

Pont.
Les ponts, comme les carrés de soie, ont une histoire militaire. Ce sont des lieux stratégiques pour les batailles. Relevant généralement du génie civil, les ingénieurs militaires sont néanmoins amenés régulièrement à en concevoir.
Le pont est un objet que l’on relie naturellement à l’univers masculin. Le pont du châle est un pont qui n’existe nulle part ailleurs qu’au dos du billet de 500 euros. Inventé par le graphiste pour représenter l’époque contemporaine (construction en matériaux modernes,…), il vient terminer la série de billets qui comportent chacun une porte et un pont sur leur verso : symboles d’ouverture et de lien entre les pays d’Europe. Ce pont suspendu, redessiné en vectoriel puis dupliqué de façon symétrique permet de créer un motif géométrique et stable, comme un tissage de liens grâce aux câbles de suspension.
Outre la confrontation connotée des genres (motif à connotation masculine sur un foulard féminin), il existe ici une opposition formelle entre la géométrie très dure du dessin et la légèreté de la soie.
Ce foulard n’est plus uniquement un accessoire de mode mais devient un objet d’art. Contrairement aux carrés Hermès, certes luxueux mais produits à des milliers d’exemplaires, celui-ci est unique. Comme dans le travail des broderies², il existe ici une plus-value artistique de l’objet, d’autant plus évoquée par le dessin du pont, directement prélevé sur le système monétaire.

Coupes.
Trophées gagnés lors de courses officielles, ces coupes sont des récompenses, alternatives à des médailles pour distinguer un certain mérite, comme dans l’armée. En cela encore, ces objets rappellent l’univers masculin.
Le choix des coupes se fait aussi pour une question formelle. Objets très kitsch, composés de faux métaux précieux et de faux marbre, elles sont constituées de façon géométrique, autoritaire.
La plus-value que l’on retrouve ici aussi ne concerne pas uniquement l’objet mais le travail effectué pour gagner ces récompenses et les multiples satisfactions qu’elles procurent.

Frégate.
Cet oiseau stylisé est un symbole papou. Porté uniquement par des hommes lorsqu'il est sur un kap kap, souvent découpé dans de l’écaille de tortue et fixé sur un coquillage, il représente le pouvoir de l’individu. Plus la frégate possède d’ailes, plus l’homme a de l’argent et donc, du pouvoir.
La reproduction de ce signe distinctif en dessin vectoriel permet une géométrisation poussée à l’extrême, rendant la forme graphiquement puissante.
Le code couleur utilisé est celui du drapeau actuel de la Papouasie Nouvelle-Guinée, reprenant celui de l’Empire colonial allemand, à qui appartenait ce territoire.
Le résultat obtenu par l’addition de tous ces codes se rapproche plus d’un drapeau, d’une bannière que d’un accessoire de mode. Mais s’il devait être plié puis porté, le motif s’adapterait pour faire oublier son imposante autorité.

Étui pénien.
Seul habit porté dans de nombreuses tribus primitives, l’étui pénien est naturellement devenu le seul signe distinctif et donc support de décoration. La façon de le tisser, les couleurs employées, les coquillages dont il est paré signifient l’appartenance à une certaine tribu, la richesse éventuelle, le pouvoir…
Objet papou, rappelant de toute évidence l’univers masculin, il est néanmoins très abstrait selon son orientation sur le carré de soie. Cette ambiguïté est intéressante et permet d’apprécier le motif pour sa forme, ses couleurs, sans entrer dans une conceptualisation immédiate.

Évolution.
Pour chacun de ces châles, l’idée est de créer un motif esthétique, que l’on pourrait imaginer sur soi. La conceptualisation qui en est faite vient éventuellement dans un second temps. Il est à chaque fois question de genre, de pouvoir et de plus-value. Et ce n’est pas sans rappeler l’histoire même du foulard. Accessoire féminin luxueux, descendant du mouchoir, accessoire militaire. Aujourd’hui, les hommes commencent à porter des carrés de soie… Une étude de motifs féminins pourrait être intéressante…

1 cf Exposition "Avec armes et bagages - Dans un mouchoir de poche" au Musée des Invalides
2 cf Texte Décorations et autres fioritures.
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