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Décorations et autres fioritures

« On devient l’homme de son uniforme. »
En une maxime, Napoléon résume l’intention de ce travail.
Ces broderies sont créées à partir de dessins au crayon de couleur sur lesquels sont représentées uniquement les décorations des hommes (un gendarme et un policier français ; un militaire américain, directeur de la CIA). Les décorations suivent les lignes de l’habit, ce qui permet de reconnaître une silhouette humaine. Le corps de ces hommes n’est représenté que par ses récompenses et son mérite. À tel point qu’on ne le connaît que par cela. On le juge sur ses décorations, on l’associe à certains groupes, à certaines appartenances, à une certaine gloire, en oubliant même qui il est, comment il se nomme.

Forme.
La réalisation formelle de mes travaux doit être pensée pour apporter du sens. C’est pourquoi j’ai voulu réaliser ces dessins en broderie. N’ayant jamais brodé, j’ai dû apprendre, de façon totalement autonome, sans règles ni techniques. À ce moment-là, le travail prend une dimension toute particulière, convoquant des notions de travail manuel, de plus-value, d’endurance mais aussi de confrontation de genre et d’époque. J’ai fourni un engagement physique certain dans ce travail qui m’a demandé plusieurs dizaines d’heures de concentration et de répétition d’un même geste. Je crée ainsi des décalages : un jeune homme d’une vingtaine d’années passe des journées entières à broder. Pourquoi ? Parce que cela me procure un certain plaisir, le même plaisir que je peux éprouver dans les très longs efforts de course à pied. Ensuite parce que je tente d’atteindre un objectif sûrement trop ambitieux.

L’esprit de compétition.
Aller toujours plus loin, chercher ses limites dans la répétition presque infinie d’un geste ou d’une action pour savourer le résultat et l’objectif… ou pas. Savourer l’échec. Lorsque l’objectif n’est pas atteint, dans le monde du sport, c’est l’occasion de se remettre au travail pour tenter de le décrocher. En art, il existe un coefficient artistique, qui se mesure dans la différence entre l’objectif désiré et la forme atteinte. Il est défini par Marcel Duchamp, dans Le processus créatif. La notion de beauté ainsi remise en question semble opérer un glissement de l'œuvre au processus créatif qui l'engendre, bien que celui-ci ne se révèle qu'après-coup : « La beauté provient de ce retard à prendre conscience de l'implacabilité d'un jeu qui s'est déployé. Elle se mesure au retard pour comprendre un dispositif qu'on sait possible mais dont on n'a pas vu le mouvement subtil. Il est d'autant plus beau qu'il résiste à la sagacité. La partie jouée, celle-ci se poursuit encore, à rebours, parce qu'on peut la refaire, la commenter et essayer de comprendre pourquoi la conscience s'est mise en alerte afin de restituer comment s'est construit le readymade. »¹ Ainsi dans la forme finie de mes broderies, nous ne sommes pas en face d’une œuvre techniquement remarquable et minutieuse mais dans quelque chose d’assez grossier, techniquement peu maîtrisé.

Tout, dans la forme, est ambiguïté.
Entre vêtement, cape ou tablier, entre taille adulte et taille enfant, entre habit et étoffe abstraite. Chacune des trois pièces de la série est dessinée à partir de cols d’habits féminins, ce qui crée un lien avec la broderie et un contraste avec les décorations militaires.

Plus-value.
La broderie véhicule aujourd’hui une certaine image de luxe. La broderie faite à la main (presque exclusivement par des femmes) est un travail d’embellissement d’une étoffe. Il s’agit ici de déplacement d’un objet d’un champ à un autre, exerçant une plus-value certaine sur l’objet. Le fait de travailler sur l’objet lui apporte une certaine valeur qui peut être compensée lors d’une éventuelle revente ou d’un échange. La plus-value est ici formelle et matérielle; elle reflète celle que l’homme reçoit lorsqu’il est décoré.

Signes. Décorations. Au mérite.
Autant dans l’armée que dans le sport, les hommes ont besoin de se distinguer par leur mérite. Les récompenses sont semblables, on parle de médailles. Comme les rubans au code couleur précis présents sur les poitrines des généraux, un cycliste champion du monde par exemple, porte sur son maillot un liserai arc-en-ciel.
En broderie comme en course à pied, le travail a une influence physique et psychologique sur moi-même. Je deviens l’homme de mon uniforme : j’agis selon le dictat² du travail en cours.

1 Marc Décimo, Marcel Duchamp mis à nu – À propos du processus créatif, Les Presses du réel, 2004, collection Chantiers, Dijon, 320 p., ill.
2 Le travail me dicte mes actions, dans le sens étymologique du terme, venant du latin dictare : dire souvent, répéter.
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